Pour les Occidentaux, l’ex-côte française des Somalis est une base géostratégique de la mer Rouge, aux portes du Moyen-Orient et du Golfe d’Aden. Le parcours d’Abdil [1], flibustier puis garde républicain, y est un concentré de Françafrique. Rencontre sur place.
À Djbouti, l’élection présidentielle du 8 avril a pris la forme d’une nouvelle mascarade. En 2005, Ismaël Omar Guelleh était le seul candidat à sa succession. Cette fois, celui que l’on surnomme IOG a remporté l’élection présidentielle avec 79,26 % des voix contre un candidat de façade censé donner une illusion de démocratie. Fin janvier, l’ouragan libérateur qui souffle sur le monde arabe n’a pas épargné l’ancienne colonie française. La révolution semblait en marche, mais la répression du régime a été très vive dans ce petit pays de 800 000 habitants. Djibouti abritant la première implantation militaire française à l’étranger, avec un effectif de près de 3 000 hommes, les principaux médias ont sûrement préféré rendre compte des glorieux bombardements tricolores en Libye. Dans ce contexte, les six dernières années de la vie d’Abdil [2] sont un concentré éloquent de la transcription djiboutienne de la Françafrique. Originaire de la capitale, Abdil rejoint à 17 ans son cousin dans le golfe d’Aden et devient « flibustier », comme il s’amuse à se décrire lui-même. À cette époque, sur les mers, tout est bon pour faire de l’argent : trafic d’alcool, d’armes et de mercure rouge (un colorant) mais aussi abordage, vol et séquestration de navires occidentaux et chinois. Abdil soutient que, s’il s’en est bien sorti, c’est grâce à la tolérance du régime d’Ismail Omar Guelleh à l’égard du milieu mafieux. En 20 ans, le président est devenu la sixième fortune évaluée d’Afrique en faisant main basse sur l’important commerce du port de Djibouti City. Il aurait aussi investi dans la piraterie somalienne. Les Français s’en doutent, mais considèrent l’ancienne colonie comme « le complément idéal des implantations en Afrique », permettant de surveiller la voie maritime utilisée par les pétroliers en provenance du Moyen-Orient. En 2005, Abdil, l’ancien pirate, intègre la garde républicaine djiboutienne, la milice à la solde du dictateur. Si son parcours professionnel paraît insolite, il reste classique en Afrique de l’Est. Et puis, Abdil a déjà bien des atouts : à 23 ans, il maîtrise parfaitement les armes à feu et parle couramment le somali, le français ainsi que l’arabe classique et dialectal. Au fil des missions, Abdil ne s’offusque pas de toutes les tâches qui lui sont confiées, puisque ses formateurs semblent légitimes et démocratiques : ce sont des officiers français. Rappelons aussi que l’armée et la garde républicaine djiboutiennes reçoivent régulièrement le soutien logistique de l’armée tricolore. De leur côté, les forces hexagonales apprécient le désert djiboutien qui sert à la fois de terrain d’entraînement en conditions extrêmes et de champ de tir grandeur nature pour de nombreuses armes.

Abdil affirme avoir sillonné, en 2006, les rues et les hôtels de la capitale afin de débusquer les journalistes français qui enquêtent sur l’affaire Borrel. Peu après, grâce à sa victoire sur les légionnaires à l’occasion d’une course marathon organisée par l’armée française dans le désert du grand Barra, Abdil devient membre de l’élite de la garde républicaine. Dès lors, il dit avoir assisté à tous les trucages du régime IOG, comme l’assassinat d’un colonel érythréen pendant des pourparlers de paix en 2008. Las ! Grandeur et servitude du métier de sbire, quelques mois plus tard, il plante une mission au Yémen, et sa hiérarchie le lâche. Passeport diplomatique en main, il était censé surveiller un opposant qui venait de faire des déclarations fracassantes contre le régime. Assurant avoir été un temps détenu et torturé par les autorités au Yémen, Abdil est aujourd’hui considéré comme un « bras cassé », c’est-à-dire un homme dont on achète le silence. À Djibouti, ils seraient nombreux comme l’ancien policier-pirate. Quant à la population, elle est littéralement intoxiquée : le régime d’IOG favoriserait légalement l’importation de khat, cette plante aux effets psychotropes entraînant une accoutumance rapide. Le peuple djiboutien a enduré la colonisation, puis trente longues années d’oppression et d’humiliation. Pour sa prochaine révolte, malheureusement, il risque d’attendre les revirements de Paris en matière de géopolitique.