FESTIVAL OFF D'AVIGNON

Revue des Deux Mondes – En 70 ans d’existence, le Festival d’Avignon a reçu tous les grands noms du spectacle vivant. Quel est le plus grand apport de ce festival ?
Olivier Py – Le Festival d’Avignon a contribué à faire émerger deux idées fondamentales. La première est la décentralisation, avec cette idée que le théâtre n’est pas que pour les Parisiens. L’idée même de décentralisation au sens politique a d’abord été inventée par des gens de théâtre. Cette décentralisation théâtrale a pour corollaire la mise en place d’un projet « national en région », formule que Jean Vilar a été l’un des premiers à utiliser.

« Avignon a permis d’inventer un projet à la fois esthétique et politique, différent du théâtre bourgeois et parisien. »

Quand il émet cette idée, qui semble être un oxymore, en 1947, on ne comprend pas immédiatement ce que cela veut dire. L’autre idée essentielle portée par le Festival est celle de la démocratisation culturelle. Le théâtre n’est pas que pour les riches. Aujourd’hui, ces deux idées sont encore agissantes dans l’organisation de ce rendez-vous.
Revue des Deux Mondes – Dans l’histoire du Festival d’Avignon, quel moment reste selon vous le plus marquant ?
Olivier Py – Je retiens surtout une succession d’artistes qui ont fait le Festival. Cela a d’abord été Jean Vilar évidemment, puis Maurice Béjart, Ariane Mnouchkine, Pina Bausch… Ces grands noms sont tous passés par le Festival et ont été révélés par lui. Il leur a permis d’inventer un projet à la fois esthétique et politique, différent du théâtre bourgeois et parisien.
À titre plus personnel, je suis très attaché à mon premier Festival d’Avignon en 1985, qui m’a permis de rencontrer Antoine Vitez et Peter Brook. L’édition de 1995 est aussi importante à mes yeux, puisque c’est celle de mon premier spectacle programmé au Festival, la Servante, une représentation de 24 heures, en boucle toute la semaine. Cette aventure mobilisait une troupe d’une trentaine d’acteurs de ma génération. Cela a été un des moments-clés de mon existence.
Revue des Deux Mondes – En 2005, Régis Debray avait tiré un pamphlet de sa visite au festival, intitulé Sur le pont d’Avignon. Il y dressait le constat d’une « rupture du contrat » entre le festival et son public. Ce contrat est-il rétabli aujourd’hui ?
Olivier Py – J’invite Régis Debray à revenir au Festival d’Avignon. Il constatera que, sur ce plan, celui du théâtre populaire, l’événement est, me semble-t-il, irréprochable. À condition de faire la différence entre théâtre populaire et théâtre populiste !
Revue des Deux Mondes – Rendre le théâtre accessible au plus grand nombre est donc une bataille aujourd’hui gagnée pour Avignon ?
Olivier Py – Non c’est une bataille pour demain ! La démocratisation de la culture est toujours une bataille car organiser la rencontre entre les artistes et le peuple est ce qui fera la différence. C’est pour cette raison que nous allons jouer dans les écoles, les lycées, les banlieues, les prisons, les centres de formation… Toute cette aventure du théâtre populaire sera encore le défi de demain, et il y a d’ailleurs une belle relève pour cela : des gens comme Chloé Dabert ou Thomas Jolly sont de cette génération et ont envie de relever ce défi.
Revue des Deux Mondes – Thomas Jolly justement, et d’autres jeunes metteurs en scène, expriment une vision différente de la décentralisation théâtrale et du rôle des institutions. « Le service public, je l’ai en intraveineuse… Mais il faut le réinventer complètement », a déclaré Thomas Jolly. Que vous inspire cette réflexion ?
Olivier Py – Je ne pense pas qu’il faille « réinventer ». C’est un mot malheureux. Il faut plutôt « adapter », c’est-à-dire dialoguer avec le présent. Il y a dix ans, nous n’aurions pas présenté le genre comme thématique du Festival d’Avignon, car le sujet n’était pas aussi central qu’aujourd’hui dans la société.

« Comme ils ne sont pas très cultivés eux-mêmes, les responsables politiques pensent que cela n’intéresse pas le peuple. Ce faisant, ils méprisent à la fois le peuple et la culture. »

Mais surtout, il faut sensibiliser et former les politiques et les élus pour tenter de leur faire comprendre que c’est par la culture que nous changerons notre société. Il faut sortir des logiques financières stériles, du lobbying, du quantitatif, et tenter de revenir à plus de sens. Plutôt que de réinventer, il faut se battre pour que cette idée simple et ancienne de la rencontre de la culture et du plus grand nombre se concrétise.
Revue des Deux Mondes – Y a-t-il un abandon du terrain théâtral par la puissance publique ?
Olivier Py – Non, mais de la culture en général ! Comme ils ne sont pas très cultivés eux-mêmes, les responsables politiques pensent que cela n’intéresse pas le peuple. Ce faisant, ils méprisent à la fois le peuple et la culture.
Revue des Deux Mondes – Le in est-il toujours la locomotive du off à Avignon ?
Olivier Py – Oui et cela se démontre chaque année. Il n’y a pas de difficulté aujourd’hui entre le in et le off. Quand le Festival d’Avignon s’arrête, le off s’arrête aussi. Les jours où le off se poursuit après la clôture du festival d’Avignon sont souvent des jours durant lesquels il y a peu de public. Mais je crois qu’il faut plutôt parler des off au pluriel. Car cela peut aller du théâtre le plus commercial et le plus vulgaire, pour lequel je n’ai aucun appétit, à du travail honnête et des spectacles issus du théâtre public, et pour lesquels j’ai une réelle solidarité.
Cette année, ce qui nous intéresse c'est toujours le théâtre mais plus précisément ce qui se dit à Avignon sur Avignon, ce qui s'y fait, s'y produit hors les planches. La foule est toujours aussi compacte et importante dans les rues et ruelles où les rencontres révèlent combien ce lieu devient l'endroit incontournable du théâtre. Le village du Off évolue dans le domaine médias. Toutes les conférences sont désormais enregistrées ; alors qu'elles ne l'étaient pas l'an dernier. Un intérêt donc d'archiver ces rencontres artistiques et qui intellectuellement apprennent sur Avignon Festival. Jean Canal. 16/7/2018.